La chambre d’isolement, mon double vécu

J’ai longtemps hésité à m’exprimer sur ce sujet mais récemment dans le cadre de mon travail, j’ai vu un de mes patients décompenser assez sévèrement et il a été décidé de l’amener en isolement pour le protéger. J’ai pu sentir sa peur, son incompréhension et beaucoup de souvenirs sont remontés à la surface en lien avec ce fameux lieu tant décrié.

Dans ma vie, je suis allée deux fois en chambre d’isolement à cause de mes conduites suicidaires, la première fois à 16 ans, j’y suis resté 3 semaines et la deuxième fois à 20 ans, 2 semaines. Est-ce que j’en garde un bon souvenir ? Absolument pas, j’ai tout fait pour rayer ces passages de ma mémoire.
En soit c’est assez simple, en tant que patient, les soignants nous amènent dans une pièce avec plus ou moins de douceur, fermée à clé, avec juste un lit en métal fixé au sol et une salle de bain à côté. Pas d’affaires personnels, pas de téléphone, pas de contacts autre que l’équipe médicale/paramédicale et beaucoup de sédation pour être en mesure de supporter cette pièce. J’ai eu une contention physique la première fois mais c’était aux urgences et j’étais tellement sédaté… que je m’en souviens très peu. Par contre, cette chambre ? Même avec tous les sédatifs que j’avais, le silence, l’absence de contact, ne rien savoir de ce qu’il se passe à l’extérieur et fixé les murs toute la journée sauf quand je dormais, soit à peu près 15h par jour, j’en fais encore des cauchemars. Il y avait aussi les repas sous surveillance, la prise de traitements sous surveillance et les passages chaque heure « pour être sûr que tu respires et que tu ne fasses pas encore une connerie » (oui, ces paroles furent prononcées).
Je n’avais pas de contact avec ma famille ou mes amis et les soignants venaient juste me dire que telle personne m’avait appelée et qu’il me passait le bonjour. Par contre, j’avais mon entretien médical chaque jour, le matin entre 10h et 12h, avec les mêmes questions « as-tu encore envie de te suicider ? » « pourquoi as-tu pris ces médicaments ? », petit à petit, par exaspération, j’ai donné des réponses à ces questions mais je le vivais comme une violation, je n’avais pas envie d’en parler mais si je voulais plus de temps libre en dehors de cette chambre, j’ai vite compris que je devais collaborer avec le médecin.
L’absence de liberté totale, devoir être surveillé constamment, la contrainte de prendre des traitements que je qualifiais de me rendre « stupide » et « molle » et toutes ces violations que je vivais ; être surveillée quand je prenais ma douche, l’interdiction d’avoir mes propres vêtements ou juste être capable d’écouter ma musique sur mon mp3.

Puis, quelques années plus tard, lors de ma troisième année d’études à l’Institut de Formation en Soins Infirmiers (I.F.S.I), j’ai dû faire un stage en psychiatrie. Autant le sujet est extrêmement intéressant, autant le milieu hospitalier était ma hantise et source de reviviscence. J’ai fait un joli petit parcours sous mon chapeau d’étudiante, Centre d’Accueil et de Crise (CAC), psychiatrie générale et pour finir le Centre Médico-psychologique (CMP). Pour moi, avant d’arriver dans les murs de cet hôpital parisien, le milieu était maltraitant et les soignants presque tous des connards, mais ça, c’était ma pure vision de patiente psychiatrique. Par la suite, ma vision c’est nuancé drastiquement, j’ai découvert le quotidien psychiatrique « de l’autre côté », la violence subit dans les moments de décompensation, la peur qu’on ressent face à une personne qui vous insulte, vous menace ou même juste qui tient des propos incohérents et surtout le manque de ressources qui est constamment là et empêche de prendre en charge correctement les patients.
J’ai été dans une équipe formidable et très pédagogue lors de mon passage en CAC et psychiatrie générale, au point où j’ai pu rencontrer un psychiatre qui accompagnait les étudiants à comprendre la maladie psychique. Grâce à lui, j’ai pu comprendre pourquoi la sédation était aussi massive lors de l’isolement car j’ai pu tester de rester le plus longtemps possible dans cette pièce sans traitement (bien évidemment), j’ai cru que j’allais mourir d’angoisse et je ne suis resté que 3h. Le silence était insupportable et les murs devenaient aussi douloureux que si on me frappait, je tournais en rond autour de mon lit incapable de rester en place. J’ai entrevu l’intérêt de la sédation dans ces moments et ma vision de l’isolement a commencé subtilement à changer. Pareil pour la contention, parfois la violence ou la décompensation est telle que le seul moyen c’est d’empêcher la personne de se suicider, de se frapper elle-même, de frapper une autre personne, de s’épuiser au point de risquer de mourir de fatigue et j’en passe. Comme j’étais de l’autre côté, j’ai pu découvrir aussi la réponse des soignants dans ces moments, l’empathie exprimée envers le patient, les recherches pour soulager sa propre peur ou sa culpabilité avec beaucoup d’humour noir et les crashs post-renfort où la personne, fatiguée, exprime clairement qu’elle est maltraitante, déboussolée et déteste ces moments. Personne n’a envie d’envoyer un être humain en isolement, c’est le derniers recours, le moment du « on ne peut plus rien faire », « on est impuissant » mais il faut protéger cette personne avec les moyens du bord, sans oublier qu’il y a aussi d’autres personnes fragiles dans le service, éviter l’effet contagion ou que quelqu’un soit blessé.

Avec mes deux vécus de patiente et de professionnelle, je peux affirmer que je déteste profondément la chambre d’isolement et la contention physique, que c’est maltraitant, traumatisant, déshumanisant et je ne connais personne qui remet cette affirmation en question. Tout le monde en a conscience, patients comme soignants, les premiers craignent cette pièce et les second la voit comme le lieu d’un échec de prise en charge. Cependant, avec le fonctionnement actuel de l’institution, cette pièce peut s’avérer nécessaire pour « contenir » certains comportements et augmenter la facilité de les endormir et de les surveiller en même temps.
Mais le réel problème pour éviter cette prise en charge, ce sont les moyens qu’on donne au milieu psychiatrique. Il faut comprendre que les CMPs sont dépassés avec des listes d’attentes de personnes demandant des soins plus longs que mon bras, des psychologues/psychiatres libéraux parfois très chers rendant l’accessibilité à tous très difficile. Je ne suis donc pas étonnée qu’on n’arrive pas à « maintenir les personnes dehors » c’est-à-dire assurer leur stabilité psychique dans la société puisque les structures sont incapables d’accompagner efficacement. Or, un accompagnement difficile entraine souvent une augmentation des risques de décompensation et ces personnes vont finir de nouveau en intra-hospitalier où les services tournent avec un minimum d’effectifs. Par exemple, là où je travaille il y a des services d’aigus accueillant 19 patients avec des symptômes très prononcés mais, il n’y a que 4 soignants (2 infirmiers, 2 aide soignants) le jour et 2 (1 infirmier et 1 aide-soignant) la nuit dans ce service, j’y inclus les deux chambres d’isolement. Pour 19 personnes différentes, 19 besoins différents, 19 fragilités différente, il n’y a que 4 soignants qui sont censés s’occuper d’eux de manière égale, sans bâcler le lien à l’autre et les accompagner dans leurs difficultés. Mais, dès qu’un patient va moins bien, ces soignants sont vite dépassés parce que forcément plus mobilisés vers la personne ayant le plus urgemment besoin d’aide. Sur ça, il faut y ajouter les chambres d’isolement qui nécessite des surveillances très rapprochées, il faut passer toutes les heures, essayer de parler avec la personne, s’assurer que son état psychologique ne s’aggrave pas…. Mais il reste toujours d’autres personnes qui attendent la disponibilité du médecin, des infirmiers ou des aides-soignants. Cette manière de prendre en charge, ne fonctionnera jamais sur le long terme et on va plutôt créer de nouveaux traumatismes que de régler ceux déjà existant.

Voilà ma position actuelle, je suis contre ces prises en charge mais l’institution rend parfois nécessaire ce type de soin au vu des moyens donnés. J’aimerai que soit développer des moyens de contenir moins traumatisant, moins déshumanisant. J’en parlerai peut-être un jour dans un autre post mais je dois faire plus de recherches sur le sujet.

En espérant toujours que cette lecture vous a intéresser,
Prenez soin de vous,
Nelly

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